LES EXCLUS — Elfriede Jelinek

Mise en scène: Olivier Boudon

Adaptation: Jean-Bastien Tinant

Scénographie: Olivier Wiame

Avec: Anne-Marie Loop, Eléna Pérez, Lise Wittamer, Luc Brumagne, Benoît Piret, Guillaume Alexandre

Un spectacle de la Schieve Compagnie en coproduction avec le Théâtre Varia
Avec le soutien de Théâtre & Publics, de la COCOF/Fonds d'acteurs et de la Charge du Rhinocéros.
Réalisé avec l´aide du Ministère de la Culture de la Communauté française - Service du Théâtre.

Création au Théâtre Varia / Bruxelles — Mars 2010
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Dans ce roman qui date de 1980 et qu’elle écrit comme un polar, Elfriede Jelinek s’inspire d’un fait divers qui secoua l’Autriche en 1965. Quatre adolescents attaquent et dévalisent des passants. L’un d’entre eux tue sa famille. Jelinek restitue le fait en 59. "C’est, dit-elle, que jusqu’à cette date il n’existait pas de culture vraiment adaptée aux jeunes. Rien ne s’adressait spécifiquement à eux ; dans le monde politique, les partis établis œuvraient tous à la reconstitution du pays et dans le monde du spectacle, on s’intéressait tout autant à la patrie (le premier concert public des Beatles a lieu en 1960). C’est donc un tournant, le début d’une ère nouvelle".

Rainer et Anna, frère et sœur jumeaux, Sophie, Hans: ils sont quatre et forment une petite bande de trois lycéens et un ouvrier. Ils ont dix-huit ans et sont plutôt doués. Ils lisent – Sade, Bataille – et se complaisent à citer les auteurs qu’ils comprennent plus ou moins bien.

Gosses de riches, de petit-bourgeois ou de prolétaires, ils sont tous héritiers de l'Histoire. Ils ont honte de leur milieu, de leur famille, du passé de leur pays. Pour Rainer et Anna, ce sont les rapports démoniaques entre un père voyeur au passé douteux et une mère soumise à ses volontés. Pour Sophie, c'est la (très) bonne éducation des familles nanties. Pour Hans, c'est le communisme et les camps de la mort. Ils vivent dans une société qui érige l’oubli du passé et la réussite sociale au rang des valeurs suprêmes jusqu’à provoquer leur «nausée». Chacun des quatre est d’ailleurs attiré par le crime au nom de "l'absurdité de l'existence", telle en tout cas qu'ils en ont gobé le concept à la lecture de Camus et de Sartre.

Ils se donnent un genre, écoutent "leur" musique. Ils se promènent, désœuvrés, en quête d’un destin d’exception comme dans les films. Leur haine et leur dégoût sont les signes de leur opposition à un monde qui, à leurs yeux, n’est fait que d’abjection.

Et un jour, ils commettent des actes, des actes qui ne sont que le prolongement du discours qui les habite et les anime: celui d’une jeunesse individualiste et narcissique qui rêve d’échapper à la réalité et de vivre un avenir brillant, beau et facile. Rainer, le cerveau de la bande, est le cas exemplaire. Il va jusqu’à la violence meurtrière à l’encontre de sa propre famille. Mais Jelinek n’écrit pas la genèse d’un acte criminel. Le crime est inéluctable et connu d’avance. Elle remonte méticuleusement dans la mentalité de chacun des personnages. Sous sa plume explosive, le langage des adolescents n’est qu’un conglomérat d’emprunts, de clichés, d’affirmations maladroites ou d’images. Les mots ne sauvent pas. Ils nous font rire malgré le désastre ; ils entrent en collision, parfois sans logique apparente. Ce sont eux qui mènent les consciences, et entre eux et les actes commis, il y a Les Exclus: objets flottants sur les résidus d’un passé, enfants narcissiques abandonnés au présent, encore incapables de se construire et de se projeter dans la réalité d’un futur.

L’adaptation théâtrale puise sa force dans la restitution de ce langage multiple. Elle étaye l’interrogation du livre, le "comment en arrive-t-on là?", sans présumer de qui est coupable ou qui est innocent. Tout ce qui est dit ne cherche pas à expliquer, mais à donner les structures qui font que "ça ne pouvait se passer que comme ça" en se gardant bien de faire l’apologie de la violence et de tout jugement moral.

Sans doute les mots peuvent-ils terrifier. Avec Elfriede Jelinek, ils n'en demeurent pas moins grandioses car ils poussent notre réflexion loin des sentiers battus et d’un manichéisme réducteur. Nos repères sont brisés et les moules dans lesquels nous nous coulons sans même en être conscients sont complètement remis en question.

"La victime est meilleure parce qu’elle est innocente, ajoute Elfriede Jelinek. Toutefois à l’heure actuelle les coupables innocents restent nombreux. Depuis les rebords de fenêtres fleuris, ils regardent le public, aimables, riches de souvenirs de guerre, font des signes de la main ou revêtent des fonctions importantes. Derrière les géraniums. Il serait temps que tout soit pardonné, oublié, afin de pouvoir recommencer à zéro".